Vendredi 29 juillet 2011 5 29 /07 /Juil /2011 19:45

Un petit à 4 mains, Alice a écrit et j'ai illustré : 

 

 

Voir les méduses...

 

La silhouette encapuchonnée se découpait sur les lumières éloignées du port, avec en arrière plan la ville et encore plus loin, le ballet des feux-follets de l'astroport. Elle formait comme une incongruité dans le paysage habituel du capitaine Robert Rasch, une rupture dans des habitudes bien ancrées. Et pourtant, non consciente de rompre un fragile équilibre, elle approchait sans hésiter du Terrae, navire modeste mais suffisamment fiable pour les affaires.

Le jeune capitaine se précipita dans sa cabine pour s'équiper du minium. Lorsqu'il remonta sur le pont, elle était plantée à côté de la bitte d’amarrage, légèrement penchée en avant, comme si, dans l'obscurité, elle cherchait à repérer s'il y avait quelqu'un à bord. L'entendant, elle se redressa immédiatement.

- Bonsoir, capitaine Rasch, je me nomme Mélissa Filevent. Auriez-vous quelques instants à m'accorder, je vous prie ?

- Mais bien sûr, Madame, répondit-il en découvrant la lanterne de veille qu'il avait à la main.

La luminosité soudaine lui permit de deviner les traits de la femme. Elle avait un visage doux, presque triste, des yeux clairs et quelques mèches de cheveux noirs s'échappaient de la cape qui lui couvrait l'ensemble du corps. Ses mains, vides, étaient placées volontairement à découvert, tendues devant elle, pour montrer qu'elle n'était pas menaçante.

Rassuré, il l'invita à bord. Une fois installée dans un carré extérieur à la poupe, il replongea à l'intérieur du navire pour en ressortir immédiatement avec, à la main, deux verres et une bouteille semblant avoir bien vécu.

- Désolé, je n'ai pas de thé à vous offrir. Gin ? lui proposa-t-il en levant un peu les bras.

- Très bonne idée, capitaine. Je ne suis pas contre un petit remontant.

Ah bah, au moins, elle savait vivre, la donzelle.

Une fois le service fait, il s'installa dans l'ombre, en face d'elle, et attendit qu'elle entame la conversation. Il n'était pas pressé. Elle remua lentement l'alcool dans sa main, pendant de longues secondes, en sirota une gorgée et reposa le verre sur le bord de la banquette.

- Je vais essayer de ne pas vous faire perdre votre temps, capitaine.

- Je vous en prie, madame, appelez-moi Robert ! la coupa-t-il immédiatement.

- Très bien, Robert. Vous êtes jeune, mais j'ai aussi entendu que vous étiez compétent et discret. Et j'ai besoin d'un service.

Elle se découvrit alors la tête pour appuyer ses propos et que le flibustier puisse juger par lui même de l'offre qu'elle allait lui faire.

- Je voudrais voir les méduses.

Il ne répondit pas. Il la regardait fixement, s'appuyant sur un silence déjà lourd.

- Je sais que leur zone d'ébats est interdite, reprit-elle au bout de près d'une minute. Mais je sais aussi que vous savez où elle se trouve, que vous avez les moyens de vous y rendre. J'ajouterai que mes informateurs pensaient que ces quelques breloques pourraient vous inciter à passer outre la réglementation maritime et aéroportuaire. Et je ne souhaite que les voir, rapidement. Je ne vous demande aucun braconnage.

Tout en débitant son argumentaire, elle sorti des pierres précieuses d'une poche intérieure de sa cape et les tendit négligemment au, maintenant reconnu, pirate.

C'est louche, Robert. Autant de fric pour voir les méduses. Mon os, ouais. Bon sang, il y a de vrais diams là-dedans. Et il en avait vu suffisamment dans sa vie antérieure pour les reconnaître. Il pourrait faire l'entretien du Terrae pendant un siècle avec ça.

- Accord conclu. Voici mes termes, annonça-t-il. On part de suite. Il faut un peu moins d'une journée de navigation pour y être. Pas d'enregistrement quel qu'il soit. Pas un mot à quiconque, y compris vos informateurs. Je vous ramène au port dans la foulée et vous m'oubliez. C'est clair, simple et je ne veux pas d'entourloupe. OK ?

- OK.

Elle semblait soulagée. Bon signe.

La traversée se déroula sans encombre. Et le lendemain au coucher du soleil, appuyée au bastingage, les cheveux au vent, elle admirait les méduses volantes de Dranae. Ces dernières, par on ne savait encore quel mécanisme biologique ou physique, parvenaient à stocker l'hélium contenu dans cette eau à teneur anormalement élevée, pour se gonfler comme des ballons et aller s'envoyer en l'air. Elles laissent toujours leurs longs fils recouverts de cnidoblastes, petites cellules pleines de poison, tremper dans l'eau. Lorsqu'elles sont nombreuses, elles forment ainsi un filet mortel sur plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Leurs va-et-vient incessants, au vent ainsi que dans l'eau, où elles retournent fréquemment pour s'humidifier, forment un ballet éthéré, superbe et hypnotisant. Sur fond de soleil couchant, les rayons transperçant leur matière translucide, rose, jaune, verte, et parfois même mauve, formaient un spectacle magnifique.

Rien que pour cela, il pouvait la comprendre.

- Quelle heure est-il Robert ? lui demanda-t-elle en se retournant lentement vers lui.

- Il sera très exactement 19h00 dans une minute, répondit-il après un bref coup d’œil à son antique montre.

- Très bien. Adieu, Robert, et merci.

Il eu tout juste le temps d'amorcer un rire lorsqu'il entendit un chuintement et vit la tête de la jeune femme se détacher de son corps pour finir sa chute dans l'eau.

- Petite pute !!

Il se précipita à fond de cale pour éteindre toute l'électronique de bord. A la voile, il remit immédiatement le cap vers la terre, dans l'espoir de se fondre dans la masse de l'activité portuaire normale. Il prit à peine le temps de jeter son corps aux requins qui commençaient déjà à s'attrouper sur les flancs du Terrae. La salope ! Il avait probablement moins de vingt minutes avant que la Patrouille ne débarque.

Il ne connaissait qu'une raison pour ce qui venait de se produire. Une prisonnière en cavale était arrivée à terme de son sursis, accordé par défaut par l'Administration, pour laisser le temps au fugitif de réfléchir et de se rendre spontanément. Passé ce délai, de quelques jours, clac ! Un laser se déclenche et c'est la décapitation, sans oublier un signal balise pour que les Autorités récupèrent le corps.

- Petite pute ! Voir les méduses... et mourir.

Voir les meduses

Par Alice pour le texte et SAD pour l'illustration - Publié dans : A 4 Mains... - Communauté : Autres Mondes...
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